Vendredi 3 août 2007
HOMMAGE A MA TROISIEME GRAND MERE

Annette était une femme extraordinaire qui respirait la littérature sur un fond de Bach et dont les cheveux argentés rendaient jalouse ma Mamy.

Mamy et Annette étaient amies depuis des années et se sont toujours vous voyées. Elles ont quitté ce monde à 4 mois d’intervalle.
Annette a appris à Mamy à dire des gros mots.
Parce que Annette était simple.

Elle s’est baignée tout habillée dans le Lac Léman. Peu importe qu’elle n’ait pas emporté son maillot de bain, elle voulait goûter à l’eau du lac. Le soleil se soucierait bien de la sécher.

Elle se perdait sans cesse lorsqu’elle conduisait dans Paris. Mais elle faisait tous les ans le trajet Paris – Thollon-les-Mémises sans ne jamais se tromper.

Elle a passé une soirée à rire à gorge déployée avec Mamy sur le balcon de l’appartement à Thollon car elle ne trouvait pas la réponse « Platon » malgré les 20 indices de la carte de jeu. Même un simple banquet ne pu lui faire lire ce qu’il y avait sur le bout de sa langue.

Je dois un hommage à Annette parce qu’avec toute sa simplicité, toute sa générosité, malgré les cigarettes qu’elle a fumées pendant, presque, toute sa vie, et malgré ses vêtements que je trouvais affreux, Annette était ma troisième grand-mère.
Ma troisième grand-mère sans qui je n’aurai jamais écrit.
Annette, c’est grâce à toi si j’écris.
Et pour cette simple raison, je te dois hommage.

J’aimais tendrement Annette et ça m’a déchiré le cœur de devoir répondre « non » à la question « êtes-vous de la famille » à la cérémonie de son enterrement.
Pas de la famille, pas de place privilégiée.
Alors qu’elle a toujours eu une place privilégiée dans mon cœur.

Annette a toujours été là, avec ces 5 enfants. Je n’en ai jamais connu que quatre. Marion est décédée avant que je sois née. À quelques jours de la mort de Papy. C’est la perte d’être cher qui a rapprochés Mamy et Annette.
Annette a toujours eu ses 5 enfants mais jusqu’à très tard, pour moi, elle les avait eu par l’opération du saint esprit car aucun homme n’était jamais présent dans sa vie. Et dans mon esprit de petite fille, ça ne me posait aucun problème.
C’était presque normal. Mamy n’avait pas de mari, il était mort. Grand-mère non plus, ils étaient séparés.

Annette a eu une vie difficile je crois, entre la guerre et la mort Marion.
Et Annette a toujours ri et souri.
Avec Annette, on se marrait.

Mais si je dois tout à Annette aujourd’hui c’est grâce à son amour pour les livres.

Un jour, je lui ai demandé de me faire une liste des livres à lire. Elle a fait cette liste sur trois post-it que j’ai gardée pendant près de 10 ans, sans n’en lire aucun car ce n’était en réalité que des classiques.
Je me souviens seulement qu’il y avait « les Thibault » de Roger Martin du Gard. Je crois que je vais m’y essayer, juste pour pouvoir sentir un peu d’Annette entre les pages.

Quelques jours après le fou rire du balcon à Thollon, alors que j’avais 13 ans seulement, nous étions dans une petite librairie sur les bords du Lac Léman quand Annette m’a dit : « Tiens, toi qui aimes lire, tu devrais lire ça ».
Je n’ai pas réfléchi. Sans en être consciente, déjà à l’époque quand quelqu’un que je savais avoir un goût particulier pour les livres me conseillait, je lisais.

Elle m’a acheté ce petit livre de poche dont les pages sont aujourd’hui un peu cornées à force d’avoir été lu.

J’ai dû passer un jour ou deux dans la chambre de Thollon, à lire.
J’ai lu et voilà, j’ai eu envie d’écrire.

Grâce à Annette qui m’a fait découvrir Anne Frank.
Sans Annette, j’aurai probablement lu le journal d’Anne Frank, mais jamais dans ces conditions, jamais à cet âge-là, jamais à ce moment-là.
Un âge où l’on s’identifie au héros, surtout quand elle a le même âge.
Et puis il y avait le cadre.
À Thollon, la vue depuis l’appartement est… sublime, tout simplement. Pour moi, cette vue, c’est ma source d’inspiration à vie.
Une vue pleine de l’eau du Lac, eau de source, eau de vie.
Une vue pleine des montagnes helvétiques, source d’imagination d’aventures de gamins.
Une vue pleine de couchers de soleil, source de rêves et de romances.
Une vue pleine de souvenirs.

Cet appartement, Thollon, j’y suis allée enfant avec mes parents, adolescente avec mes grands-mères, et étudiante avec mes amis.

Et à chaque fois, la vue m’en a coupé le souffle.
À chaque fois, j’avais envie de rester là, planté sur le balcon, laissant le vent me nourrir et l’humidité apaiser ma soif, ignorant les autres autour de moi. Je voulais simplement rester là, sur le balcon.
Je voulais voir, ne pas rater une miette, me souvenir de chaque détail de cette peinture vivante pour pouvoir toujours la voir, simplement en fermant les yeux.

Au début, c’était facile. À 13 ans, j’étais persuadée que j’allais y revenir jusqu’à mes 18 ans, tous les étés. Ça avait fait rire Annette.

Et puis Annette est décédée des suites d’un cancer.
Et je ne fais pas partie de la famille. Je n’étais pas la seule à aimer cet appartement.
Je ne sais pas s’il fait encore partie de la famille d’Annette ou s’ils l’ont revendu.

Mais ils ne pourront jamais vendre mes souvenirs.
Entre les jeux d’Indix, de Yam et de jeux de cartes, entre les diverses lectures, entre les drôleries des petits-enfants d’Annette qui avaient entre 3 et 10 ans, je n’ai que de bons souvenirs sous cette vue tellement… magique.
Cette année-là, c’était une de premières fois que je revenais à Thollon.
C’est à 13 ans que j’ai découvert pour la première fois la vue, le bonheur du vent en haut de la montagne d’où la vue est d’autant plus impressionnante.
Ce n’était qu’une vue. Ça aurait pu être un tableau accroché sur un mur. Mais c’était vivant. Et selon l’humeur du ciel, c’était différent. Les couleurs n’étaient pas les mêmes, la température de l’air non plus, et mes yeux s’abreuvaient de tout ce qu’ils pouvaient voir de ce que je considère Beau.
En haut de la montagne, je voulais à la fois courir de bonheur et me laisser aller là, à rêver d’hommes et de belles lectures, restant à jamais à simplement regarder le lac et les montagnes suisses.

Annette trouvait que j’étais poète. Poète en herbe.
C’est probablement la seule fois de ma vie qu’on m’a qualifié ainsi. Et j’ai aimé ça. Particulièrement.

Et après avoir lu Anne Frank, je savais que moi aussi, je voulais écrire. Simplement pour pouvoir exprimer ce que je ressentais.
Ecrire était devenu ma manière à moi de peindre ce que j’avais sous les yeux.

Mais je ne l’ai jamais fait, persuadée que cette vue si particulière à mes yeux ne se déroberait jamais.

Quand j’ai compris que je n’y retournerai pas tous les ans, j’ai pris des photos.
Quand je les regarde aujourd’hui, j’ai envie de les jeter car elles n’ont rien à voir à ce que je vois quand je ferme les yeux. Et quand je les regarde aujourd’hui, je ne ressens rien de ce que j’ai pu ressentir sur ce balcon, et sur cette montagne.

Moi, si j’avais pu enterrer Annette, je l’aurai enterrée à Thollon, avec Bach qui ne cesserait de jouer sa musique qu’elle aimait tant, et avec une tonne de livres pour qu’elle n’ait jamais à relire le même livre pour l’éternité.
Je l’aurai enterré de manière à ce qu’elle puisse voir ce qui a donné vie à ma plume.
Et je l’aurai enterrée avec Mamy. Même si Mamy voulait Papy et que Annette voulait Marion. Parce que pour moi, Mamy et Annette sont mes grands-mères.
Et même si Annette n'est pas ma grand-mère de sang, c'est ma troisième grand-mère.
Et pour les faire vivre à nouveau, je devrais les écrire. Les écrire telles que je les ai connues, prêtes toutes les deux à entrer entièrement vêtue dans une piscine, faisant ainsi rire leurs petits-enfants.

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par Sarah publié dans : Souvenirs
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Mardi 31 juillet 2007
Elle s’érige fièrement à quelques pas de l’endroit où Céline avait établi ses quartiers.
Elle prône au milieu de cette route que les gardes empruntaient pour se rendre de Paris à Versailles, avec sa tour sur le côté, tel un château qui cherche à exposer ses plus beaux atouts.

Elle est belle de l’extérieur.
Mais c’est à l’intérieur qu’elle vit.

Il faut d’abord pousser la grille toute grise, lourde en été, légère en hiver et marcher sur les gravillons qui s’entrechoquent. Ce bruit me fait penser à la maison de campagne, plus loin, qui elle, rappelle bien d’autres souvenirs.
Et puis il faut gravir les quelques marches, doucement, parce qu’elles se font vieilles. Elles ont vu trop de pieds passer, elles craquent un peu et quand il pleut, elles sont trop fatiguées pour faire attention à ne pas vous faire glisser.

J’ai pris l’habitude en insérant la clé dans la serrure de jeter un coup d’œil à la fenêtre du garage, pouvant ainsi voir si la voiture était là. Quand j’étais adolescente, c’était un moyen pour moi de savoir avant même d’être entrée si mon père était là.
Aujourd’hui, je continue de tourner la tête alors qu’un tableau peint par sœur, qui dort là en attendant son déménagement, cache la vue.

J’aime tout dans cette maison.
Quand on entre, un miroir.
Depuis la rue, on a l’impression d’entrer dehors quand la porte est ouverte.
Souvent, quand je suis sur le trottoir aujourd’hui, en route pour chez moi, et que ma mère est encore dans l’encolure de la porte, j’aperçois derrière elle un bout d’arbre, qui est en fait juste devant moi.
Ce n’est pas fait exprès mais j’aime tant cette idée, entrer dans une maison pour arriver dans le jardin.

D’ailleurs, même s’il faut traverser le salon, sa cheminée, le souvenir des airs chantés, la véranda sous laquelle se trouve les milliers de dîners et déjeuners en famille, ceux des anniversaires, de Noël, ceux où on a ri, ceux où on a pleuré, ceux où on a crié, ceux durant lesquels on s’est échangé des blagues et des secrets, le jardin reste l’endroit le plus poétique de cette maison.

Il est unique parce qu’il n’est pas plat.
Pour se rendre au fond du jardin, il faut monter. Depuis la nuit des temps se trouvent une petite allée formée de quelques dalles enfouies sous terre pendant très longtemps, que ma mère avait déterrées il y a seulement quelques années et qu’elle s’était amusée à appeler « la voie romaine ».

Et tout haut, la terrasse. Terrasse que j’ai vu se construire. Terrasse cachée entre les arbres l’été, terrasse où on a pris des apéritifs lors des doux soirs du mois de juillet, terrasse où l’on a fait quelques pic-nics, terrasse qui cache l’arbre où je m’amusais à imaginer une cabane quand j’étais enfant.
Le mur a failli s’écrouler.
Et en hiver, quand tous les arbres sont nus, la Terrasse offre un Paris d’aplomb. Ce n’est pas la plus belle vue de Paris. Mais c’est la plus simple. La tour Eiffel, le dôme des Invalides, si on se penche un peu, la tour Montparnasse, les quais, les ponts, des toits du XVè et du XVIè arrondissement.
La Terrasse, un endroit idéal pour les feux d’artifice du 14 juillet si les feuilles des arbres n’étaient pas au premier rang, volant ainsi la vedette.

Et puis il y a sa petite sœur.
La première née, la petite, au dessus du toit de la cuisine, accédant directement à la salle de bain, orientée plein sud.
La petite où l’on va boire le café après le repas, où l’on fume une cigarette, où l’on discute, où j’aime m’installer à lire au soleil. La petite plein sud où on ne peut pas rester plus de 10 minutes en été tellement le soleil tape fort.

J’aime particulièrement ce jardin car on y sent l’amour de ma mère pour ses fleurs et son herbe verte, mais surtout parce que c’est un des rares endroits qui n’a pas changé depuis mon départ.

Lorsque je veux me servir un verre d’eau dans la cuisine, je me rends compte que les verres n’ont plus la même forme.
Lorsque j’ouvre le frigo pour prendre un jus de fruit, je réalise que le frigo est à la place du congélateur et le congélateur à la place du frigo.
Lorsque j’ouvre les placards pour me faire un petit goûter, il n’y a plus ces paquets de biscuits qui se battaient pour la place quand nous étions encore tous les quatre en âge de goûter…

Je m’installe confortablement dans le salon pour regarder un peu la télé, juste pour le son des voix anglaises, les seules que nous avions le droit de regarder les soirs d’école, pour ainsi devenir bilingue plus tard.
Le pied du canapé est cassé et la télé s’éteint et se rallume toute seule.

La maison vieillit. La maison se sent seule je crois, avec tous les enfants partis, ou presque. Et je le sens.

Je suis bien là, chez moi…

Il y a cet homme, le miroir que j’ai vu toute ma vie. Ma mère pense que c’est une femme. Pour moi, c’est un homme. C’est un miroir que j’ai vu toute ma vie et que je tiens à voir toute ma vie.
J’esquisse toujours un sourire, comme si je me devais de tirer la révérence à cet homme qui m’a vu grandir, devant lequel j’ai dansé comme une folle quand personne d’autre n’était là pour regarder, celui qui a su rendre les chats étonnés d’avoir un chat en face d’eux.

Je ne vais pas faire le tour de toutes les pièces de la maison, même si elles ont toutes un souvenir particulier à m’offrir.

Ce que je veux, surtout, là, alors que je suis seule sous un ciel bleu et un soleil éclatant en pleine journée, c’est me retrouver dans ma chambre.

Je sais qu’elle n’a plus rien de mes années d’adolescente, mais dès que je pousse la porte, cette odeur m’envahit.
Une odeur de chaleur, une odeur de vieux livres.
Une odeur d’été, de sueur parce qu’on est juste sous les toits et que l’on suffoque.

Ma chambre est la dernière, au fond du couloir, la plus grande parce que ce n’était pas ma chambre mais notre chambre.
Il n’y a plus rien des affaires de ma sœur jumelle.
Il reste mon bureau et mon lit.
Et toutes les affaires de ma sœur artiste qui déménage sous peu. Il y a son bureau, il y a ses tableaux, il y a ses cartons ouverts un peu partout. Il y a toutes ses affaires en vrac sur mon lit d’enfant, il y a son ordinateur un peu poussiéreux sur mon bureau.

Je m’assois devant l’ordinateur et l’allume.
C’est un ordinateur mais j’ai l’impression en étant là d’ouvrir un vieux journal ayant appartenu à un ancêtre, et que je vais découvrir des trésors.
D’ailleurs, je ne peux m’empêcher d’ouvrir les tiroirs de mon bureau, même si je sais qu’il n’y a que quelques affaires appartenant à ma sœur.

Je soupire, levant la tête en direction de la fenêtre.
Le tableau n’a pas changé.
Un bout de ciel bleu, les fenêtres du bureau voisin, l’immeuble au fond, et quelques branches d’arbres.
Je me revois à tous les âges, rêvassant regardant par cette fenêtre au lieu d’étudier.

Je me lève, pour mieux admirer le paysage, le jardin surtout. Et je me souviens de mes moments d’adolescente où je cherchais à me réfugier seule, pendant que tout le monde regardait un film deux étages plus bas, assise sur le radiateur, les pieds sur mon bureau, un carnet sur mes genoux et un stylo à la main, cherchant l’inspiration quelque part derrière cette fenêtre.
J’y ai surtout vu une lune et les rires d’une soirée d’été.
Et puis quand le radiateur devenait inconfortable, je me laissais aller par terre, sous la fenêtre, dans un petit coin que j’avais pris soin de me créer, afin d’être le plus seule possible dans cette chambre que je partageais, me réfugiant déjà dans mes écrits.

Cette chambre est pleine de souvenir et j’ai envie de m’allonger par terre pour les laisser m’envahir.
Mais l’amas de cartons m’en empêche.
Je ne peux même pas m’allonger sur mon lit. Lit où V. m’embrassa la première fois, où j’ai fait l’amour avec lui la première fois, où on s’est dit qu’on s’aimait pour la première fois.
Ce lit où j’ai écrit et écrit et écrit.
Un lit d’enfants à tiroir pour ranger ses vêtements. Je les ouvre, persuadée qu’ils seront vides et je me rends compte que ma sœur a voulu faire de la place et y a mis des affaires à nous que nous n’avons pas prises avec nous.
Je découvre une boîte à secret que j’avais oublié, avec une lettre que j’ai écrit à mon baby sitter, dont j’étais amoureuse, parti en service militaire, avec un marque page orné de hiéroglyphes, avec une photo de classe d’enfants déguisés et avec des photos des powers rangers ! Tiens, j’aimais ça ?
Et puis lorsque j’ouvre les autres tiroirs, je les découvre pleins de livres que je n’avais pas pris la peine de prendre, soit parce qu’ils appartenaient à ma sœur jumelle, soit parce qu’ils me rappelaient les mauvais souvenirs d’école.
J’ai le soudain espoir de retrouver là le livre d’Héloïse que je cherche partout depuis mon déménagement… en vain.

Triste de ne pas avoir découvert le trésor qui me tenait le plus à cœur, je reste debout, les yeux fixés à la fenêtre qui donne sur la rue, sur Paris, sur le ciel.
Je m’en approche.
Le bas de la fenêtre m’arrive au niveau du front. Je me mets sur la pointe des pieds, je vois très nettement le toit de la maison d’en face et la tour Eiffel.
Pourtant, il y a tellement plus que ça à cette fenêtre.

J’attrape un tabouret et je me souviens de ces soirées passées, debout sur le lit de ma sœur, à scruter le vide, attendre les feux d’artifice, regarder la tour Eiffeil scintiller pendant 10 minutes, écouter la conversation des gens qui passaient par là, entendre le son du tram quelques mètres plus bas.

Je scrute le paysage, entièrement pollué mais je trouve assez facilement ce que je cherche : le concorde lafayette.
Je m’en souvenais plus grand que ça. Il est juste derrière la maison d’en face, tout petit, au loin. Ce n’est pas un monument le concorde lafayette, c’est mon monument le concorde lafayette.
Je suis loin là, mais je l’ai juste en face de moi et en même temps que tous les souvenirs que m’apportent cette chambre, le concorde lafayette au loin me laisse également un peu m’envoler vers quelques soirées volées.

Je descends de mon tabouret, retour à la réalité, les pieds à terre. Et à nouveau, j’ai envie de me laisser avaler par le sol de ma chambre, par cette moquette bleue que j’ai toujours détestée.
Mais la poussière m’en dissuade.

Je suis si bien ici. J’aimerais ne jamais en être partie. Ici, cette maison, cette chambre, cette vue et ce jardin, le son des souvenirs, c’est l’endroit où je me ressource. C’est l’endroit où je viens me consoler quand je suis triste, que mes parents soient là ou pas.
Et je ne peux m’empêcher de verser une larme quand je sais que demain, cette maison ne sera plus à leur nom. Je ne peux m’empêcher de verser une larme quand je sais que demain, je ne pourrai plus venir au milieu de la journée, humer l’air suffocant de ma chambre, respirer l’air ensoleillé du jardin, regarder clandestinement la télé, avaler un morceau de fromage dans la cuisine.

Mais je me console sachant que mon dernier souvenir dans cette chambre sera celui de quelques mots reçus dans une boîte aux lettres électronique. Quelques mots qui m’ont fait l’effet d’une douceur qui me parcoure tout le corps et me fait frissonner de plaisir.
par Sarah publié dans : Souvenirs
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Dimanche 15 juillet 2007

Chloé se réveilla en sursaut.
Elle n’avait pas fait de cauchemar et ne se souvenait pas particulièrement de son rêve. Elle avait juste une sensation étrange. Étrange car agréable, bien trop agréable pour être réelle.

Elle reprit ses idées et se leva.
En se lavant les dents, elle ne pu s’empêcher de regarder son reflet dans le miroir comme s’il lui renvoyait la pire atrocité du monde.

Pourtant, elle pensait avoir rêvé à quelque chose de doux.

Chloé eut du mal à comprendre ce sentiment mélangé d’horreur et de douceur mais décida de pas s’en soucier.
Après tout, ce n’était qu’un rêve.

Il était encore tôt, à peine 9h du matin. Le soleil avait enfin fait son apparition et l’heure matinale laissait à la brise la joie d’effleurer le visage de Chloé qui ouvrait grand ses fenêtres pour laisser entrer l’été chez elle.

Elle s’assit dans sa cuisine pour se préparer un petit-déjeuner équilibré, alluma la radio pour que les différents chanteurs lui tiennent compagnie.
Une fois la vaisselle terminée, elle fila sous la douche tout en accompagnant Edith Piaf qui chantait l’hymne à l’amour dans les ondes radio.

Prendre des douches était le moment de la journée favori de Chloé. Elle aimait sentir l’eau couler sur sa peau, elle aimait l’odeur du savon qui émanait de son corps.
Elle s’oubliait souvent, vidant le ballon d’eau chaude en hiver et se faufilant pour seulement quelques instants de fraîcheur trois à cinq fois par jour en été…

Et alors qu’elle s’enivrait des jets d’eau qui la rafraîchissaient, elle eut tout d’un coup un flash back.
Elle avait vu un instant, un homme.
Ce n’était que le temps d’une seconde, mais son visage lui étaitt apparu de façon nette.

Elle avait déjà vu cet homme et son rêve le lui avait ramené.
Elle avait eu envie de cet homme, pendant quelques minutes. Il avait eu envie d’elle également. Mais il n’y avait pas eu de suite.
C’était il y a plusieurs années.
Chloé était alors jeune et vivait ses premiers instants dans cet appartement qu’elle songeait à quitter pour un plus grand, dans un quartier plus calme.

Il s’appelait Sébastien.
Elle savait qu’elle avait toujours gardé son numéro de téléphone quelque part.

Il avait à peu près le même âge qu’elle, des yeux bleus très limpides, un regard timide mais charmeur.
Elle se souvenait de l’arrêt de bus où elle l’avait croisé. Elle se souvenait l’apercevoir entre les passagers du bus, détournant son regard furtivement quand il sentait qu’elle le regardait.
Il avait un visage carré dont dégageait une douceur éclatante et tendre.

Il était sorti du bus à la même station qu’elle.
Elle aurait juré qu’il avait tourné à droite quand elle avait tourné à gauche.
Elle marchait et sentait derrière elle cette présence fantôme. La présence d’un homme qui lui soufflerait doucement à l’oreille, un homme qui lui dirait avec des caresses qu’il ne demande qu’à l’aimer. Une présence douce, une présence qui remplissait son cœur de bien-être.
Une présence fantôme en laquelle elle faisait confiance les yeux fermés.

Chloé respira longuement et discrètement tourna la tête.
Il était là, juste derrière elle.
Il marchait dans ses pas, comme s’il ne voulait pas la laisser partir.

Elle ne pu s’empêcher de sourire.

Elle continua de marcher ainsi, le laissant à ses côtés, se demandant sans cesse s’il allait réellement dans la même direction qu’elle ou s’il cherchait juste à l’attraper et la chérir pour le restant de ses jours.

Elle allait entrer dans un immeuble.
Et avant qu’elle n’eut le temps de passer le pas de la porte, il la héla.

*******

Chloé arrêta de faire couler l’eau.
Elle avait revu cet homme dans son rêve. Elle se souvenait de ce moment magique. Elle l’avait un peu oublié, comme on oublie ce qui nous arrive tous les jours, mais il était bien là, quelque part dans sa mémoire.
Mais pourquoi avoir vu cet homme dans son rêve la troublait autant ?

C’était il y a longtemps, c’est vrai.
Mais elle était célibataire, elle ne trompait personne en rêvant de lui.

En s’enroulant dans une serviette douce et fraîche, Chloé se demandait si cette simple image, juste avoir revu le visage de cet homme, que dire, ce jeune homme car ils avaient à peine 20 ans à ce moment-là, n’était pas un signe pour elle d’aller de l’avant ?

Elle s’assit sur son canapé, les cheveux mouillés, l’eau ruisselant encore sur sa nuque et regarda à nouveau son reflet dans le miroir.
Cette fois, elle voulu l’affronter.

« Ma chère Chloé. Depuis que Vincent t’a quittée, tu ne cesses de dire que tu cherches l’Amour avec un grand A. Que tu veux un compagnon, que tu veux vivre une vie de couple. Pourquoi restes-tu cloîtrée dans cet appartement depuis 5 ans ? Un appartement où il n’y a pas de place pour des enfants ?
Sébastien… Il s’appelait Sébastien, tu t’en souviens de ça. Tu te souviens de tout ce qu’il t’a dit… »

*******

« Excusez-moi… »
Chloé s’attendait, du moins espérait, entendre le son de sa voix.

Elle s’était arrêtée sur les marches du perron et il était là, deux marches plus bas, levant des yeux qui semblaient émerveillés, sur elle.
Elle se souvient même que ce jour-là, elle avait une casquette sur la tête qu’elle n’avait plus jamais remise après. Pourtant, plus tard, lorsqu’elle la voyait dans son placard, elle se disait que c’est ainsi qu’il pourrait la reconnaître.

« Je ne fais jamais ça d’habitude, mais je vous ai vu et vous êtes si belle que je me suis dit : pour une fois, lance toi. »

Chloé se remémorait la scène. Elle ne se souvenait même pas ce qu’elle lui avait répondu. Mais lui, s’était mis à nu devant elle. Il lui avait dit : je suis timide mais subjugué par votre beauté. Laisses moi essayer de te connaître et pourquoi pas, de t’aimer ?

Pourtant, à l’époque, Chloé venait juste de se mettre avec Vincent.
Et elle savait qu’elle allait décliner l’offre de ce cher Sébastien.
Mais il était si différent, il avait un regard si sincère et si vrai qu’elle avait envie de faire durer ce doux moment de drague comme elle en connaissait si peu.

« Je vais chez le médecin là, mais qu’est ce que tu fais là ? »
Il avait jeté un œil sur la plaque du médecin affichée sur le mur, et il avait gauchement cru qu’elle lui proposait d’aller boire un café là, tout de suite, dans l’immédiat.
Au fond, elle aurait bien voulu mais elle se rattrapa quand il lui répondit que là, il devait aller travailler…

Gentiment, il lui proposa de lui donner son numéro de téléphone :
« Si je prends le tien, je ne te laisserai pas le temps de réfléchir ».

Chloé avait été très amusée de cette remarque. Elle a enregistré « Sébastien » dans son téléphone, même si elle savait très bien qu’elle n’irait jamais prendre de café avec lui.
Mais elle se laissait le droit de rêver un peu…

******

Elle eut l’impression de revivre la scène, seule, dans son appartement, en face de son miroir qu’elle aurait souhaité à ce moment être le miroir magique des contes de fée.
Non pas pour lui dire qu’elle était la plus belle du royaume mais bien pour lui dire : « ça fait 5 ans, et alors ? Vincent t’a quittée depuis plusieurs mois. À l’époque, ça faisait 2 semaines que tu étais avec lui. Tu crois vraiment que tu vas le tromper en fouillant dans ton carnet d’adresse pour rappeler Sébastien ? »

Effectivement, l’étrange sensation que Chloé ressentait était due au fait que pour elle, Sébastien, un visage, un nom, une voix qui n’existât que quelques minutes dans sa vie, était tout ce qui représentait la trahison envers Vincent.
Simplement parce qu’elle le lui avait raconté, quelques semaines plus tard, amusée. Et il lui avait répondu : « je suis fière que les autres hommes s’intéressent à toi, mais si j’avais été là, je lui aurai foutu mon poing dans la gueule ».
Ce n’était pas tellement le genre de Vincent d’être jaloux ou violent, mais Chloé s’était toujours gardée de lui dire qu’elle considérait ces moments comme magique.
Et pour elle, c’était trahir Vincent.

« Sauf qu’aujourd’hui, Vincent t’a quittée ma cocotte » se dit à voix haute Chloé.

Elle se leva d’un bond, alla se sécher les cheveux, se maquiller et enfiler sa plus belle robe.

Elle partit un livre à la main, dans le parc le plus proche.
Le soleil avait eu le temps de s’envoler haut dans le ciel et de taper de plus en plus fort.
Elle s’installa alors à l’ombre d’un arbre et se plongea dans son bouquin n’ayant à la tête qu’un seul mot : « Sébastien ».

******

Elle lui avait envoyé un texto.
Elle ne voulait pas faire ça car ainsi, il aurait eu son numéro de téléphone. Alors qu’elle aurait pu l’appeler en numéro privé.
Mais c’était trop dur pour elle de lui dire.
« Merci pour la proposition mais j’ai déjà quelqu’un dans ma vie. Je dois donc décliner »
Il avait répondu, le plus ouvertement du monde : « dommage, garde mon numéro au cas où tu changerais d’avis un jour ».

Et puis elle n’entendit plus jamais parler de lui.
À part une semaine plus tard. Un texto qui disait « fini Londres, je m’installe à Paris, au 15 rue des Morillons, 15è »

Chloé essuyait les gouttes de sueur qui coulait sur son front.
Son livre posé à plat sur l’herbe, elle ferma les yeux et se laissa envahir par l’étrange idée de traverser le parc et de prendre le premier bus qui l’emmènerait aux alentours du XVè arrondissement.

Elle savait où se trouvait la rue des Morillons. Il lui suffisait simplement de se lever et de laisser la chaleur l’y conduire.
La chaleur des bras de Sébastien. Un jeune homme croisé cinq ans auparavant, un jeune homme au visage d’ange.

Et puis si Chloé avait mis une robe aujourd’hui, si elle avait relevé ses cheveux ce n’était pas pour affronter le soleil.
C’était juste pour être Belle.
Belle pour Sébastien.




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par Sarah publié dans : Souvenirs
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Vendredi 13 juillet 2007
Je l’ai revu samedi dernier pour une soirée de retrouvailles.

Je savais qu’il serait là mais ça ne me faisait ni chaud ni froid.
Ça me faisait autant plaisir que de voir tous les autres, simplement.

Pourtant, quand je l’ai vu arrivé dans le bar, toujours habillé de la même façon que lorsque nous étions à l’école, une jolie hollandaise à ses côtés, je n’ai pu m’empêcher de revivre cet instant magique.

Un instant qui a duré une seconde, un week-end, pas plus.
Un instant oublié, un instant qui me fait vibrer encore aujourd’hui.

On s’est rencontré sur le quai du métro de la ligne 13, à la station Invalides.
C’était au début du mois d’octobre, le premier jour de cours.
Nous avons commencé à faire connaissance jusqu’à ce qu’on arrive dans l’enceinte de notre nouvelle école.
Arrivés dans la salle de classe où ni lui ni moi ne connaissions qui que ce soit, nous nous sommes naturellement installés à côté.
Et pour la pause de midi, nous sommes naturellement allé manger un sandwich dans le parc d’à côté.

Et puis nous ne nous sommes jamais quittés.
On rentrait ensemble tous les soirs car en métro, puis en RER, mais on ne se voyait jamais en dehors des cours.
Il m’appelait souvent le dimanche à 19h pour savoir quels devoirs ou travaux nous avions à faire pour le lendemain.

Renaud et moi nous étions quoi, camarade de classe, camarade de RER peut-être ? Je ne sais pas.
On était tout le temps assis à côté, on s’entendait bien, je l’aimais beaucoup et ça s’arrêtait là.
J’avais quelqu’un dans ma vie et il l’a su dès le premier jour.

Seulement le mois de mai m’a amené ce moment que j’avais oublié jusqu’à samedi dernier.

C’était un vendredi soir, pour notre dernier cours de la semaine.
Nous avions cours avec ce professeur qui aimait beaucoup nous faire faire des travaux de groupe, afin de nous préparer comme il le fallait à « l’esprit d’équipe. »

Renaud et moi nous sommes donc installés dos au professeur, afin d’être mieux placé pour faire notre devoir à quatre.
Nous étions au fond de la classe.
Il faisait beau.
Les examens approchaient mais étaient encore suffisamment loin pour qu’on soit tous de bonne humeur.
À la fin de l’exercice, le professeur a pris la parole.
Renaud était assis à ma gauche. Afin d’écouter le professeur, nous étions tous les deux à moitié tourné sur nos chaises respectives.

Et au moment où nous avons tous les deux tourné nos regards dans la direction de notre professeur, quelque chose s’est passé.

Mon regard a croisé le sien.
Son regard a croisé le mien.
Nos regards se sont arrêtés l’un dans l’autre.

J’ai tout d’un coup senti quelque chose en moi. Comme de l’électricité. J’avais chaud. Je vivais l’instant intensément en comprenant qu’il y avait quelque chose de différent.
Ça n’a duré que quelques secondes, quelques secondes en une année où nos yeux se sont parlé.
C’était comme un éclair…
Il n’y a même pas eu de sourire échangés.
Juste ce regard…

Après cela, j’étais incapable de porter mon attention sur le cours.
Nous avions repris nos places normales, côte à côte.
Je sentais son genou contre le mien, son coude contre le mien.
C’était très léger. Sans ce regard, je crois que je ne m’en serai même pas rendue compte.
Mais là, le moindre geste avait tout d’un coup une valeur autre.

Et j’étais sûre que ce n’était pas qu’une illusion.
Personne ne m’a jamais regardé aussi électriquement en simplement quelques secondes. Je n’ai jamais échangé un tel regard, une telle électricité en plongeant mes yeux dans ceux d’un homme à part pendant ces quelques secondes.

Il était 16h.
La semaine était finie.
Direction le métro, ligne 13. Comme à notre habitude Renaud et moi sommes descendus à Invalides pour prendre le RER C.

Déjà dans le métro, j’étais assise contre lui.
Pas à côté de lui.
Contre lui.

Et puis nous savions déjà à ce stade de l’année à quelle heure passait les différents RER. On était tous les deux conscients qu’à cette heure-là, le train de 16h24 allait chez lui mais pas chez moi.
Alors que celui de 16h32 desservait les 2 gares.
Il en a parlé pendant tout le trajet de métro.

La correspondance entre le métro et le RER à la station des Invalides est assez longue.
J’ai toujours vu Renaud se dépêcher pour être sûr d’attraper son RER.

Ce jour-là, dans les escalators, il est resté sans bouger, laissant le mécanisme de cet escalier le diriger un peu plus près du RER.
Ce jour-là, sur le tapis roulant, il allait se laisser transporter encore plus près du RER sans bouger…

« Fait-il exprès de ralentir la cadence pour rater son train et prendre le même train que moi ? pour ainsi passer plus de temps avec moi ? pour ainsi retarder le moment de se quitter ? parce que comme moi il a envie que ce regard d’une seconde s’éternise le plus longtemps possible ?»

Mais malgré toute l’électricité qui ne s’éteint pas encore éteinte, je n’ai pas laissé le tapis roulant me transporter mais j’ai accéléré le pas.
Alors il m’a suivi.

Nous sommes arrivés sur le quai à 16h22.
J’étais déçue.
Très déçue.
Je savais qu’il allait monter dans le train de 16h24 que je ne pouvais pas prendre.

Il n’arrêtait pas d’y faire allusion.

Tu veux pas attendre le prochain avec moi ?
Des mots qui me brûlaient les lèvres.
Des mots qui me brûlent encore les lèvres quand j’y repense car je ne les ai jamais prononcés.

Le RER est arrivé.
Et là, Renaud m’a fait la bise.

Depuis le mois d’octobre, à force de se voir tous les jours, on ne se faisait plus jamais la bise.

Alors deux baisers furtifs qui n’en étaient même pas, comme ça, au milieu de nul part, après ce regard électrique m’ont fait tout simplement chavirer.
Je l’ai laissé monter dans le RER, le suivant des yeux, pour voir si peut-être il allait se retourner…
Il ne s’est pas retourné et je me suis laissée tomber sur le banc qu’il y avait juste à côté de moi.

J’ai quelqu’un quand même ? qu’est ce qu’il se passe ? Ça fait 8 mois qu’on est potes et qu’il ne s’est jamais rien passe, qu’il n’y a jamais eu aucune ambiguïté…

Et puis c’était le week-end…
Je ne le reverrai pas avant le lundi suivant.

J’ai passé le week-end à espérer qu’il m’appelle.
J’ai passé le week-end à essayer de trouver une excuse pour l’appeler.

Je me suis retrouvée lundi matin sur le quai de la ligne 13 à Invalides, sans avoir eut le courage de prendre mon téléphone, repensant sans cesse à ce simple regard…
J’étais au fond du quai, et je regardais les gens descendre les escaliers de l’autre côté du quai.
Je ne voyais rien car je n’avais pas mes lunettes.

Mais j’ai reconnu sa démarche tout de suite.
Ça doit faire 6 mois qu’on ne s’est pas retrouvé le matin. J’arrive toujours en avance, il arrive toujours à la dernière minute…
Il sait que j’arrive toujours en avance. Qu’est ce qu’il fait là ? A-t-il fait exprès d’être là plus tôt pour me voir ?
Ce regard peut-il vraiment avoir eut un effet encore présent deux jours plus tard ?
Est-ce que je ne suis pas en train de vivre dans un conte de fée là ? un film ? Un roman d’amour ?

Sans avoir le temps de trouver des réponses à ces questions qui n’en avaient probablement pas, Renaud est devant moi et me fait la bise en guise de bonjour.
On monte dans la rame de métro, heureusement vide à cette heure-là (ça aurait peut-être été mieux si la rame avait été bondée, j’aurai pu me coller à lui…).
Nous nous sommes assis côte à côte.
Je ne sais pas ce que je lui disais mais tout d’un coup, j’ai vu tout son corps se figer, son visage en face du mien, sa main s’approcher de mon visage et me dire « tu as un cheveu, là ».
Il m’a alors délicatement enlever ce cheveu.

J’ai senti la même chose dans ses gestes et son attitude que le vendredi passé.

Que se serait-il passé si à la station d’après une personne de notre classe n’était pas montée, ne nous avait pas vu, et ne s’était pas assise avec nous ?

Il est resté ainsi, son visage en face du mien. Il avait dégagé mes cheveux de mon visage, délicatement.
Mon cœur battait, je sentais ses doigts à seulement quelques millimètres de ma peau. C’était une caresse délicate, tendre, gênée même.
Il n’osait pas.
Je le regardais mais lui avait les yeux tournés vers mes lèvres, je crois.
Je sentis alors ses doigts sur ma joue.
Je vis son regard plonger dans le mien, à nouveau, comme vendredi dernier. Et je sentis ses lèvres s’approcher de plus en plus près des miennes.
Je ne faisais rien.
Je ne faisais que sentir mon cœur battre.
J’en oubliais que j’avais déjà quelqu’un dans ma vie.
J’accueillis ses lèvres avec plaisir, avec tendresse, avec délicatesse, et puis au fur et à mesure que le métro nous emmenait vers le chemin de l’école, j’accueillais sa langue avec gourmandise.

À la station d’après, une personne de notre classe est montée, nous a vu et s’est assise avec nous.
Ce n’était même pas quelqu’un qu’on appréciait.
Et je la maudissais.

Un mois plus tard, le dernier jour des examens, mon copain devait venir me chercher.
Il était en très en retard.
Alors je suis restée avec Renaud qui lui passait son dernier examen un peu plus tard.

S’il avait été tout seul dans la pièce où moment où je suis partie, je crois que j’aurai dit quelque chose, fait quelque chose, montré quelque chose.
Un geste, un baiser furtif, une caresse volée, un long monologue dit avec un simple regard…
Il n’était pas seul.
Je lui ai simplement fait la bise et je me suis retournée quand il n’était déjà plus dans mon champ de vision.

Après l’été, j’avais tout oublié.
Je me suis souvenu de l’effet que ce regard a eu sur moi seulement samedi dernier, quand il a passé la porte du bar et qu’après m’avoir vu, un sourire sincère s’est dessiné sur ses lèvres.



par Sarah publié dans : Souvenirs
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Samedi 7 juillet 2007
Nous sommes le 12 juin 2007.

Vous vous souvenez de ce que vous avez fait il y a 6 ans ?

Mon souvenir à moi de cette date est très clair et limpide dans ma mémoire.

Ça commence en fait le 11 juin 2001.
J’avais 17 ans. C’était un lundi. Mon réveil a dû sonner aux alentours de 6h50. J’ai enfilé un pantalon noir, un pull blanc, mes baskets adidas toutes noires dont j’étais très fière à l’époque (je les ai encore !) et j’ai mis mes lunettes de soleil en guise de serre-tête.

Je ne sais plus comment je suis allée au lycée, mais j’y suis allée l’estomac noué, ça c’est sûr.

Ce jour-là, je passais mon bac.
À commencer par la philo bien sûr. Et en tant qu’élève de terminale L, c’était très important pour moi.

Je me souviens avoir attendu au milieu d’une foule de lycéens excités et angoissés. J’étais au moins un peu rassurée d’être dans le même lycée où j’avais passé les trois années précédentes. J’avais au moins ce repère-là.

J’ai une image grise et rose. Le gris du bitum, le rose des couloirs du bâtiment D. C’est au bâtiment D que je passais toutes mes épreuves.
Je suis montée et j’ai pris place à la table qui m’était destinée.

Il y avait des caméramans, filmant sûrement comme chaque année, ces quelques milliers de bacheliers à la première heure de l’examen qui est censé changer une vie.
On m’a dit quelques jours plus tard que j’étais passée à LCI. La personne m’avait reconnu car j’avais mes lunettes de soleil sur la tête en guise de serre-tête.

Et puis le sujet est tombé.
« La question qui suis-je amène-t-elle une réponse exacte ? »
J’ai trouvé le sujet très intéressant.
J’aimais beaucoup mes cours de philo, et j’étais bien la seule des 33 élèves de ma classe. J’étais inspirée, j’ai mentionné Descartes avec son « je pense donc je suis ». J’ai rédigé le classique thèse, antithèse, synthèse.
J’ai su un mois plus tard que ça m’avait valu un 14/20.

Et puis, avant que les quatre heures réglementaires ne se soient écoulées, je suis sortie, rassurée.
Le plus dur était passé. Même si j’avais encore des épreuves toute la semaine et un oral d’italien quelques jours plus tard.
Et contrairement à mes camarades qui passaient un bac S, j’avais l’après-midi de libre.

J’ai attendu mes amis, nous avons discuté du sujet et de nos réponses. Le sujet n’était pas le même selon la filière, certains ont pris le commentaire de texte car ils étaient persuadés que c’était plus facile (ce que mon professeur d’histoire démentait tous les jours !)
Je suis resté au lycée pour manger à la cantine avec eux.

Et puis j’ai pris le bus pour rentrer chez moi.
Il faisait beau, j’ai marché pendant 10 minutes jusqu’à l’arrêt de bus.
Je suis montée dans le bus, seule, pensant aux épreuves suivantes.
Quelques minutes avant que le bus n’arrive à l’arrêt où je descendais, je me suis dirigé vers la porte de sortie.
Le bus s’est arrêté pour laisser passer une voiture qui venait de la droite.
J’étais derrière les portes de sortie, seule, la tête baissée, juste en face de la librairie de quartier.

J’ai levé la tête doucement et j’ai croisé le regard d’un jeune homme que je n’avais encore jamais vu.
Il m’a fait un sourire de prince.
Je le lui ai rendu.
Le bus a continué son chemin, je suis descendu, pensant jusqu’à ce que je me replonge dans les révisions bachelières à ce sourire volé.

Le lendemain, 12 juin 2001, c’était l’anniversaire de V.
Il passait son bac lui aussi. Un bac technologique. Il s’intéressait aussi beaucoup à la philosophie et je l’aimais en particulier pour ça.

Cela faisait trois mois que je préparais son cadeau d’anniversaire.
Il fêtait ses 19 ans et même si ça ne veut rien dire, je l’aimais tellement que je voulais lui offrir quelque chose d’exceptionnel.

J’avais déjà fait agrandir une photo de notre voyage au carnaval de Venise, sur le son de la bande originale du fabuleux destin d’Amélie Poulain que nous avions vu ensemble quelques mois plus tôt.

Mais pour moi, ce n’était qu’un prologue.
Depuis trois mois j’écrivais des textes sur moi, sur ce que j’aimais, sur ce que je vivais, parlant indifféremment à la première ou à la troisième personne du singulier. Et je coupais ces textes par des lettres d’amour directement adressées à V.
Il m’avait dit que pour son anniversaire, il voulait « mille fois moi ».

Lui offrir mes mots était la seule manière.

Le 12 juin, je n’avais pas d’épreuves le matin.
Je passais l’épreuve de lettres et l’épreuve de mathématiques l’après-midi. Épreuves courtes qui ne me faisaient pas vraiment peur.
Sûrement parce que ce jour-là, ce n’était plus le bac, c’était l’anniversaire de V.

Nous nous sommes retrouvés vers midi, dans les jardins attenants au lycée.
Nous avons partagé un sandwich et un doux moment fleurit au soleil.

Il m’a accompagné jusqu’en haut des 144 marches d’escaliers qui mènent au lycée, il m’a souhaité bon courage en me serrant fort dans ses bras.
Je lui tendis un baiser et un carnet choisi avec soin, dans lequel se trouvaient tous les textes de ma plume, écrit spécialement pour lui, par lui, grâce à lui.

Je passais l’après-midi à résoudre l’équation de Tristan et Iseut et à savoir quelle était la probabilité qu’une histoire d’amour de jeunes gens de 18 ans dure pour la vie.

Je rentrais donc chez moi assez satisfaite.
En prenant le bus, je vis à nouveau au loin en passant devant la librairie ce jeune libraire au sourire timide. Lui ne me vit pas.

Le soir même, une fois chez moi et reposée des épreuves de la journée, je pris mon téléphone et appela V.

Il répondit et me dit :
« Waow, Ma Sarah… C’est magnifique ton cadeau, personne ne m’a jamais fait un cadeau comme ça. »
Il en avait le souffle coupé.
Il avait trouvé mes textes magnifiques.
Il avait surtout trouvé l’idée excellente.

C’était la première fois que je sortais ma plume des quatre murs de ma chambre.

C’était mon 12 juin 2001.
Un anniversaire, une découverte, deux épreuves de bac. Le sourire d’un autre homme.
L’année suivante, je n’étais plus avec V. Et j’ai passé les quatre années suivantes à me rappeler de ce qu’il s’était passé le 12 juin de l’année précédente.

Aujourd’hui, j’ai tout oublié à part quelques souvenirs assez flous.

Mais je ne pourrai jamais oublier que le 12 juin, c’est l’anniversaire de V.
par Sarah publié dans : Souvenirs
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