Mégane introduisit la clé dans la serrure et laissa la porte de l’appartement s’ouvrir.
Elle resta, immobile, sur le seuil, la clé toujours dans la main comme si elle allait de nouveau ouvrir la porte.
Elle avait fait le geste machinalement, sans réfléchir à sa main qui avait tourné la clé deux fois, sans entendre le « clic » sourd qui indique que le loquet s’est ouvert et que la voie est
libre.
La porte s’était ouverte en grand mais Mégane semblait ne s’en être pas rendue compte. Elle était complètement perdue dans ses pensées. Des pensées très floues. Elle n’aurait absolument pas su dire
à quoi elle pensait. Elle ne voyait que du brouillard.
Mais ses yeux la trahissaient au moins sur un point : elle était triste, très triste. Il semblait que dans ses yeux si verts, qui ont pourtant toujours pétillé la vie, quelque chose s’était éteint.
Ou du moins, la flamme que tout le monde y avait toujours vu n’était plus qu’une simple braise. Une braise que quelqu’un essayait par tous les moyens de laisser en vie, dans l’espoir qu’un jour, la
flamme se ravive.
Mégane sursauta quand la porte claqua d’un coup sec devant elle. Elle se rendit compte alors qu’elle était là, sur le seuil de la porte depuis cinq bonnes minutes sans avoir bougé d’un centimètre.
Elle reprit ses esprits et ouvrit de nouveau la porte, cette fois consciemment, en pensant au fait que la clé était en train de tourner dans la serrure.
Elle passa alors le seuil et referma la porte tout doucement, comme si quelqu’un dormait dans la pièce d’à côté et qu’il ne fallait pas le réveiller, ne pas le sortir brusquement de son sommeil
comme Mégane avait été sorti brusquement de ses pensées.
Pourtant l’appartement était vide. Mégane vivait seule. Personne ne l’attendait.
Ses pensées floues revinrent alors au galop, et cette fois elle pouvait y apercevoir, au loin, quelqu’un. Et Mégane restait là, adossée à la porte, la clé toujours dans la main, le manteau sur le
dos et ayant laissé son sac à main tomber par terre, le regard fixé dans le vide, sans aucune flamme, sans aucune bulle qui n’y pétillait, à essayer de rendre l’image nette.
Il y avait sur le mur en face d’elle, tout du long, des photos de sa famille, de tous les gens qu’elle aime, depuis leur tendre enfance jusqu’à aujourd’hui. Regarder ces photos l’aurait sûrement
aidé à dégager le brouillard qui envahissait ses pensées, mais à part un bruit sourd provenant de l’extérieur, rien n’aurait pu la faire bouger, rien n’aurait pu l’aider à avoir la tête
ailleurs.
Elle sentait pourtant que ces pensées étaient lourdes pour elle. Et quelque part, elle aurait aimé que ce poids se libère et qu’elle se sente légère à nouveau avec des yeux qui pétillent, comme on
lui a toujours dit tout au long de sa vie.
Mais elle se rendait également compte que si ces pensées arrêtaient de la hanter, alors ça voudrait dire qu’elle avait oublié, ça voudrait dire qu’elle aurait renié sa vie entière, ça voudrait dire
qu’elle pouvait tomber dans la folie.
Donc elle ne voulait pas oublier, jamais. Elle ne pouvait pas de toute façon. C’était tout simplement impossible.
Mégane posa alors ses clefs sur la petite table qui se trouvait à côté de la porte d’entrée, enleva son manteau qu’elle posa avec un léger soupir sur une chaise et se mit à regarder les photos sur
le mur en face d’elle. Sur ses lèvres un sourire se dessinait. Un sourire triste et dur.
Toute sa famille était présente sur les photos. Et sur la plupart d’entre elles, Isabelle était là. Mégane s’arrêta sur la photo d’elle et Isabemme où elle sont juste toutes les deux, ensemble et
souriantes. Elle a toujours adoré cette photo.
Elle a été prise il y a tellement longtemps ! Mégane ne se souvient même plus de l’âge qu’elles avaient quand elles ont décidé sur un coup de tête de prendre le volant de la voiture et de passer la
journée à la mer.
Mégane avait le sentiment d’avoir vu cette photo tout au long de sa vie. Et elle savait qu’elle avait également toujours trôné dans un petit cadre sur la table de nuit d’Isabelle.
C’était au printemps, un jour où elles avaient eu envie de se retrouver juste toutes les deux, de se parler de tout et de rien comme elles le faisaient si souvent avant. Mégane avait appelé
Isabelle et lui avait dit qu’elle voulait passer la journée avec elle, peu importe ce qu’elles feraient et où elles le feraient. Le seul but était d’être toutes les deux, parce que c’était aussi
important pour Mégane que pour Isabelle.
Et à ce moment-là de leur vie, et comme beaucoup d’autres avant et après, elles avaient chacune de leur côté le sentiment de se perdre. Tout simplement parce qu’elles avaient chacune leur vie,
chacune leur métier, chacune leur appartement, chacune leur famille, chacune leurs amis.
Et qu’elles n’avaient pas toujours le temps de se retrouver. Alors que pendant les vingt premières années de leur vie, elles se retrouvaient tous les soirs dans la même chambre à se raconter leur
journée chacune leur tour avant d’aller se coucher.
Et même 20 ou 30 ans plus tard, ça leur manquait.
C’est pour ça qu’une fois de temps en temps, l’une ou l’autre décidait de passer du temps avec l’autre. Que ce soit une journée shopping, un simple restaurant, se retrouver pour rester avachies
devant la télé, peu leur importait.
Mais ce jour-là, Mégane avait eu envie de folie. Elle était arrivée en voiture devant l’immeuble d’Isabelle et elle lui a dit « monte, on roule en direction de la mer, on revient ce soir ».
Elles ont pris le volant chacune leur tour, elles se sont arrêtées sur une aire d’autoroute pour manger un sandwich et 3h après, elles étaient sur une plage de galet, sous un ciel gris, devant une
mer pas très bleue.
Mais elles étaient toutes les deux, respirant la fraîcheur de l’air marin, et elles étaient heureuses.
Mégane avait, comme toujours, son appareil photo sur elle. Elle n’était pas photographe, elle ne se voulait pas artiste, mais elle aimait prendre en photo les petites choses de la vie, autant
qu’elle le pouvait. Et ce jour-là, la seule chose intéressante à immortaliser était deux sœurs jumelles, complètement seules sur une grande plage, souriant et riant d’être ensemble.
La photo était prise en autoportrait par Isabelle, qui avait simplement tendu son bras. Elle n’était pas très bien cadrée, c’est vrai. Mais on y voyait clairement les yeux de Mégane pétiller et le
sourire de sa soeur ensoleiller la plage toute grise.
Une simple journée où elles n’ont rien fait d’autres que s’asseoir en face de la mer, grelottant de froid, parler de ce dont elles se parlent tous les jours : le travail, les hommes, la vie en
général.
Rien qu’une photo qui représente leur amour aussi simple et pur soit-il.
Elle caressa la photo du bout du doigt et continua même quand le téléphone se mit à sonner. Elle laissa le répondeur se déclencher. C’était toujours cette voix automatique qui annonce simplement
que nous sommes bien au numéro suivant. Même si Mégane avait ce téléphone depuis des années, elle avait toujours repoussé à plus tard le moment d’enregistrer une annonce personnalisée. Elle s’était
toujours dit « demain ».
Et malgré le fait que les évènements récents lui avaient fait prendre conscience qu’un jour il n’y aurait plus de plus tard, elle se demandait encore si elle allait vivre, ou si elle allait plutôt
se laisser aller. « Car la vie continue quand même » se surprit-elle à penser en entendant le bip sonore.
« Allô maman, c’est Clara. Je voulais juste savoir si tu étais bien rentré. Appelle-moi quand tu seras là. Je t’embrasse ».
Mégane ne prit pas la peine de décrocher pour répondre et de rappeler dans l’immédiat. Le téléphone retentit alors à nouveau. Cette fois, elle décrocha.
« - Allô maman ?
- Oui Thomas.
- Ca va ?
- Non
- Tu veux que je vienne ce soir ? Les enfants ont envie de te voir et de te tenir compagnie, et moi aussi. On n’a pas envie que tu restes seule.
- Vous êtes bien gentils, mais à 86 ans il va bien falloir que j’apprenne à être toute seule »
Une larme coulait doucement sur sa joue quand elle a prononcé ses mots. Seule, elle ne l’avait jamais été. Et la solitude, elle l’avait en horreur. Isabelle avait toujours été là dans ces moments
de panique où le fait de rester un peu trop longtemps toute seule rendait Mégane folle. Elle pouvait toujours l’appeler, ou la voir, ne serait-ce que lui parler 30 secondes. Même si Isabelle était
occupée, elle répondait toujours au téléphone pour Mégane, pour ne pas la laisser seule, quitte à la rappeler quelques instants plus tard.
- Maman…, rétorqua Thomas à la fois pour lui reprocher ce qu’elle était en train de dire et à la fois pour la sortir, à nouveau, de ses pensées
- Si j’ai besoin de vous, je t’appellerai. C’est promis. »
Et elle ne laisse pas le choix à son fils, et raccrocha.
Elle retourna devant la photo. C’était un peu le seul moyen pour elle de sentir à nouveau la présence d’Isabelle. Parce que Isabelle est et restera toujours la personne que Mégane aime plus que
n’importe qui sur Terre. Parce que pour Mégane, Isabelle est et restera toujours sacrée.
Pourtant, ces photos étaient principalement des photos de ses enfants, de la naissance de Pauline, son aînée. La naissance des jumeaux, Clara et Thomas. Les premiers anniversaires, les vacances à
la campagne, à la montagne, à la mer. Une photo de la famille entière réunie avec les cousins, cousines, grands-parents et arrières petits-enfants.
Isabelle y était bien sûr souvent présente, mais la photo mal cadrée de ces deux jeunes femmes souriant au bord de la mer était la seule des deux sœurs jumelles, tout simplement, rien qu’elles
deux.
À force de rester nostalgique devant toutes ces photos, Mégane se dit qu’elle avait eu de la chance, elle avait donné naissance à des jumeaux, comme elle le souhaitait. Elle voulait un garçon et
une fille, des faux jumeaux pour qu’ils connaissent la joie de la gémellité comme elle l’avait connu avec sa sœur.
Ainsi, ils avaient un frère et une sœur du même âge, avec qui ils pouvaient tout partager, un frère et une sœur qui pouvaient vivre et surmonter les épreuves ensemble, même si un jour il allait
falloir les séparer. Un frère et une sœur qui ne se ressemblerait pas comme deux gouttes d’eau mais qui aurait chacun leur propre personnalité, ainsi pas de problème d’identité comme la plupart des
vrais jumeaux.
Juste des faux jumeaux, avec seulement les bons côtés de la gémellité.
Et Mégane avait réussi. Elle avait réussi à donner naissance à des faux jumeaux qui s’entendaient à merveille et se soutenait l’un l’autre (parfois au détriment de leur grande sœur), comme elle et
Isabelle.
Mégane se dirigea vers la cuisine pour aller se préparer un thé. Elle marchait tout doucement car même si elle était en bonne santé pour son âge, elle avait quand même 86 ans et les évènements
récents l’avaient fatiguée.
Elle avait vraiment le sentiment que l’appartement était vide, qu’il y avait un manque. Pourtant ça faisait quelques années déjà que Mégane habitait seule, malgré le fait qu’elle détestait ça. Son
mari était mort quelques années auparavant. Mais elle s’était fait une raison et invitait souvent du monde pour combler le manque. Et si elle avait trop peur de la solitude, elle appelait
Isabelle.
Isabelle qui n’avait jamais habité dans cet appartement. Mais le fait qu’elle ne soit plus là rendait la vie de Mégane vide. Et son appartement aussi.
Elle faisait chaque geste très lentement, parce qu’elle trouvait la bouilloire trop lourde, parce qu’elle avait peur de renverser de l’eau chaude et de se brûler, et aussi car elle tremblait et
avait peur de casser la tasse en la faisant tomber sur le carrelage de la cuisine.
Elle posa alors la tasse rapidement sur la table, prit une chaise et s’assit. Elle était restée trop longtemps debout, ses jambes étaient lourdes, ses pieds lui faisaient mal. « Je suis trop
vieille pour de telles émotions » pensa-t-elle.
Elle laissa le thé refroidir et se laissa éclater en sanglot.
Elle était seule dans sa cuisine, dans son appartement qu’elle trouvait froid alors qu’elle y en était partie tellement vite qu’elle avait laissée traîner plein de journaux partout, son sac à main
était resté par terre dans l’entrée, son manteau sur la chaise, son lit défait dans la chambre, la vaisselle encore sale dans l’évier…
Et malgré cette vie, l’appartement lui semblait vraiment vide et froid.
Elle continua de pleurer, ça lui faisait du bien.
En essayant de ravaler ses larmes, elle se leva pour aller chercher du papier et un stylo. Et, toujours assise seule devant sa tasse de thé, elle se mit à écrire. Les larmes coulaient le long de
ses joues et atterrissaient parfois sur la feuille de papier, mais ça lui était égal. Elle écrivait juste pour se défouler.
« Isa, ma sœur, ma petite sœur, ma grande sœur, ma jumelle. Tu n’es plus là. Pourquoi tu n’es plus là ? Tu as toujours été là, avec moi, dans le ventre de maman et puis tout au long de notre
vie.
Tu as toujours été là pour moi, en tant que jumelle, si j’étais malade ou si je me sentais trop seule. Tu t’es toujours si bien occupée de moi. Pourquoi tu n’es plus là ? Pourquoi tu es partie
??
Comment je peux vivre maintenant sans ma sœur jumelle ?
C’est drôle, nous sommes nées ensemble, le même jour à cinq minutes d’écart. On a vécu ensemble, sans pour autant empiéter sur la vie de l’autre. On a vécu ensemble parce que sans être forcément
ensemble, en construisant chacune notre vie, notre carrière et notre famille, on l’a fait côté à côte.
Nous sommes jumelles. On naît ensemble. Mais on ne meurt pas ensemble… »
Et puis elle s’arrêta là.
Elle continua de pleurer sans cesse, sans pouvoir s’arrêter, parce qu’elle était seule, toute seule, sans sa petite sœur jumelle.
Alors elle se leva, alla s’essuyer le visage dans la salle de bain et en se regardant dans le miroir se dit que vraiment, elle n’était plus la jeune fille qu’elle était. Elle était ridée, bien sûr,
partout. Elle avait 86 ans ! Et sa sœur jumelle venait de mourir. Et en se regardant dans le miroir, elle ne voyait plus Mégane qui avait juste vieilli, elle voyait une vieille femme, une très
vieille femme dont le regard laisse transparaître juste de la solitude qui fait pitié à tout le monde, mais que personne n’aide pourtant.
Le fait d’avoir enterré sa sœur aujourd’hui lui avait donné 10 ans d’un coup. Elle voyait ses 86 ans dans le miroir, ce qu’elle n’avait encore jamais vu jusque-là.
Evidemment, elle était beaucoup plus fragile, son souffle était difficile quand il fallait monter les escaliers, elle voyait bien ses rides, elle avait mal au dos et aux jambes, elle était fatiguée
rapidement.
Mais avant la mort d’Isabelle, il restait à Mégane cette envie de croquer la vie jusqu’à la fin de ses jours.
Ce n’était pourtant pas la première mort qu’elle avait vécue. Il y a d’abord eu ses grands-parents quand elle avait 20 ans. Et puis ses parents quand elle avait 50 ans. Et puis son mari, il y a
quelques années.
Et toutes ces morts furent difficiles. Mais à chaque fois, Isabelle était là, à ses côtés, pendant les maladies, et pour les enterrements, et les jours d’après, elle était toujours là.
Et maintenant que sa soeur n’était plus là, qui allait la soutenir ?
Mégane se dirigea vers le salon, prit le téléphone, s’assit sur le coin de canapé et composa le numéro de sa fille Clara. Après l’enterrement, elle avait soutenu à tout le monde qu’elle préférait
rentrer chez elle et rester seule. Comme si le fait d’être seule allait l’aider à être encore près d’Isabelle. Et même si la famille entière savait que Mégane détestait être seule, tout le monde
savait aussi qu’elle n’aurait eu envie d’être qu’avec sa jumelle.
Et il fallait bien respecter sa décision. Mais Clara et Thomas l’avaient appelé, ils s’inquiétaient. Et Pauline, son aînée, l’avait raccompagnée en voiture jusque chez elle, et avait attendu
qu’elle soit bien rentrée dans l’immeuble avant de redémarrer la voiture, exactement comme Mégane a fait tout au long de sa vie avec ses enfants.
Clara décrocha le téléphone rapidement, elle devait sûrement attendre que sa mère la rappelle. Pauline l’avait appelé pour lui dire qu’elle l’avait bien raccompagnée, et Clara se rongeait les
ongles que sa mère ne la rappelât pas.
Elle fut soulagée quand elle entendit sa mère lui demander de venir, avec ses enfants. Et elle lui demanda d’appeler Thomas aussi, et de venir avec les enfants aussi. Ainsi que Pauline, et les
enfants bien sûr.
Puisque Isabelle, sa sœur jumelle, la personne la plus importante était morte, il fallait qu’elle s’entoure du plus de monde possible. Elle se dit qu’Isabelle lui aurait dit que c’était la
meilleure chose à faire, s’entourer de toute sa petite famille
Ainsi, peut-être se sentirait-elle moins seule. Même si « Isa » resterait toujours à flotter dans son esprit, avec tout le monde, elle arriverait peut-être à passer la fin de la journée avec un peu
plus qu’une braise dans les yeux.
30 minutes plus tard, Pauline sonna à la porte. Elle était avec ses 4 enfants. Ils étaient tous grands déjà. Le plus grand avait même déjà un enfant, qui avait à peine 1 an et qui était resté avec
sa mère.
Pauline avait toujours un peu souffert de la complicité de Clara et Thomas et en voulait un peu à sa mère parce qu’elle avait toujours montré une préférence pour les jumeaux (qu’elle refusait qu’on
appelle les jumeaux d’ailleurs) juste parce qu’ils étaient jumeaux, comme elle. Mégane s’en mordait les doigts car elle aimait Pauline comme la prunelle de ses yeux, mais c’est vrai, elle ne
pouvait s’empêcher d’être un peu plus proche de Clara et Thomas.
C’est pour ça que Pauline a fait 4 enfants, pour combler un peu ce manque d’amour. Et pas de jumeaux.
Quatre beaux enfants qui sont tous grands et déjà dans la vie active. Un marié avec un enfant. Deux en concubinage et un en fin d’études.
Mégane adorait ses petits-enfants et ses petits-enfants l’adoraient.
Elle était contente de les voir ce soir-là, plus que n’importe quel soir. Les petits-enfants, aussi grands soient-ils, c’est la vie.
Et ce soir là, Mégane avait besoin de vie. Elle avait besoin de savoir qu’elle pouvait vivre sans Isabelle.
Parce que jusque là, elle n’arrivait toujours pas à savoir comment elle allait faire. Même si elle avait 86 ans et qu’elle avait déjà vécu toute sa vie. Elle savait qui lui restait encore quelques
années et puis peu importe que ça arrive à 86 ans, à 56 ans ou à 26 ans, perdre sa sœur jumelle c’est dur.
Dix minutes plus tard, Clara et Thomas arrivèrent avec leurs deux enfants respectifs. Ils avaient à peu près le même âge ces quatre-là. Pas de jumeaux non plus, mais trois d’entre eux étaient très
liés parce qu’ils avait presque le même âge et aussi parce que leurs parents étaient jumeaux et voulaient que leurs enfants puissent avoir un semblant de ce que eux ont vécu durant leur enfance et
leur adolescence.
Les enfants de Mégane sont venus sans leurs maris et femmes respectifs parce qu’ils savaient que même si leur mère aimait beaucoup ses gendres et belle-fille, elle avait besoin dans ces moments-là
d’être avec la famille unie de sang.
Tout le monde alla s’asseoir dans le salon, un peu empilé les uns sur les autres. Mégane s’assit sur le coin du canapé et poussa un soupir. Elle avait tout son petit monde autour d’elle, ces trois
enfants et ses huit petits-enfants. Et elle était fière de ça.
Son mari n’était plus là pour voir ça. Mais Isabelle non plus n’était plus là.
Mégane se mit alors à parler
« Vous savez mes enfants, quand on est jumeaux, on naît ensemble. On vit son enfance et son adolescence ensemble. Et puis vient la séparation quand il faut suivre chacun son chemin, ses études, sa
carrière. Trouver son propre mari et fonder sa propre famille. On a beau être jumelles, on est différentes. Mais on s’aime plus que tout au monde et on se soutient tout au long de cette vie. Toute
séparation est dure. Et je n’avais jamais pensé que la dernière séparation serait la plus dure.
Parce qu’on naît ensemble mais on ne meurt pas ensemble.
Isa n’est plus là et je sais que vous en êtes tous très triste parce que vous aussi vous avez perdu quelqu’un. Elle avait beau être ma jumelle, elle était mère aussi et grand-mère, et tante et
grande tante. La vie d’Isabelle s’est arrêtée mais la mienne continue. Tout comme sa vie n’a jamais été la même que la mienne.
La mort de ma sœur jumelle est la pire chose que j’ai à vivre. Mais j’ai à vivre et vous êtes tous là pour m’aider. »
Mégane demanda à ses enfants d’aller chercher à boire et ils se mirent tous à discuter d’Isabelle, à regarder les albums photos et à se remémorer les bons, et parfois mauvais, souvenirs.
C’était une soirée très nostalgique, et ça faisait du mal à Mégane, tout en lui faisant du bien. Parler de sa jumelle était un bon moyen pour la laisser en vie.
Et d’ailleurs, tout le monde remarqua alors que dans le courant de la soirée, les yeux de Mégane pétillaient. Ils ne pétillaient pas comme avant, il n’y avait pas de bulles de champagne. Mais il y
avait une petite flamme qui se battait pour vivre et en être heureuse.
Vers minuit, Mégane tombait de fatigue. Elle avait 86 ans, elle avait enterré sa sœur jumelle aujourd’hui et elle avait reçu du monde chez elle toute la soirée. Tout le monde est parti en
l’embrassant fort, en lui faisant promettre d’appeler si ça n’allait pas, même si c’était au milieu de la nuit.
Et le dernier à lui dire au revoir, c’était Bruno.
Bruno, c’était le petit dernier, le fils de Clara. Il avait 18 ans déjà, mais Mégane le préférait à tous. Parce que c’était le petit dernier, un peu comme elle. Même si elle avait toujours eu
Isabelle, elle était née après elle et a toujours été considérée comme la petite dernière. Et comme Bruno, elle était la dernière de la lignée.
Bruno parfois souffrait un peu du fait qu’il soit le dernier car il était beaucoup moins proche de ces cousins et cousines dont la plus jeune avait déjà 22 ans. Ils auraient pu très bien
s’entendre, quatre ans n’est pas une très grande différence. Mais l’aînée de Clara avait déjà 24 ans et puis c’était une fille. Et les enfants de Thomas sont également des filles de 22 et 25 ans.
L’âge et le sexe les rapprochant déjà, elles avaient, involontairement, mis le petit dernier à l’écart. Et d’ailleurs, tout le monde l’appelait « le petit dernier ».
Mégane adorait ce garçon. Il était beau disait-elle sans cesse, il allait avoir du succès avec les filles. C’était le petit dernier, comme elle, et elle l’adorait. Et elle ne pouvait s’empêcher de
l’appeler « le petit dernier », comme tout le monde, parce qu’elle trouvait ça mignon. Mais elle ne se doutait pas que son petit-fils pouvait en souffrir un peu. Même si elle avait vécu la même
chose.
Ce jeune homme aimait beaucoup sa grand-mère et il voulait l’aider dans cette dure épreuve.
En partant, il demanda à sa grand-mère si un jour elle pourrait lui raconter toute son histoire avec Isabelle.
Mégane sourit tendrement face à son petit-fils, elle lui caressa la joue et lui dit
« Et pourquoi tu ne viendras pas me tenir compagnie demain ? On ira déjeuner au restaurant et on ira se promener au parc. Comme ça, je pourrais te raconter toute mon histoire avec ta grande-tante.
»
En tout cas bonne continuation et à très bientôt.
;)
Effectivement, je n'avais pas pensé à ce détail là... et je te comprends, c'est vrai que sur écran les lectures peuvent parfois être un peu décourageantes... Alors merci de m'avoir lue jusqu'au bout!