Mardi 10 juillet 2007
Le soir de Noël, Sarah se rendit chez ses parents.
Elle retrouvait toujours avec plaisir cette maison où elle avait passé son adolescence, cette maison pleine de souvenirs et de rires.
Elle savait que ça serait leur dernier Noël sous la véranda, en face du jardin tout blanc, à côté de la cheminée où le feu ne crépite qu’en ce soir merveilleux.
Elle savait qu’ils se retrouveraient en famille pour la dernière fois autour de cette table en verre, avec un sapin gigantesque sous lequel reposaient quelques 50 cadeaux.

Ses parents avaient vendu la maison.
Ils avaient besoin d’argent et les enfants étaient maintenant tous indépendants. Elle, dans son appartement, seule, au milieu de ses livres et de ses écrits. Sa jumelle, dans son appartement bleu et blanc, brillant et impressionnant dans le XVè arrondissement, avec son petit copain. Son frère, depuis toujours, sous les toits, dans un studio, juste à côté de là où Louis XIV avait établi ses quartiers. Sa grande sœur, à 500 kilomètres, entre ses pinceaux et ses crayons, avec ses amis et son petit ami, en colocation.
Les quatre enfants d’une famille heureuse et unie tous indépendants, tous ayant un travail, tous se retrouvant avec plaisir au coin du feu et au milieu de tous ses paquets cadeaux pour boire du champagne, déguster avec délice le repas de Noël, craquer sur les bûches et les truffes en chocolat, s’embrassant pour chaque cadeau ouverts et offerts.

Tout le monde avait des cadeaux pour tout le monde.
C’était comme ça depuis des années.
Les chats noirs se mouvant sous le sapin, jouant avec la guirlande électrique, jouant à cache-chache entre les gros et les petits paquets.

Sarah était heureuse mais ne pouvait s’empêcher d’avoir un pincement au cœur.
Elle était ravie de retrouver ses parents, ravie de retrouver ses frères et sœurs. Ravie de faire plaisir, ravie de recevoir des cadeaux, ravie de savoir qu’elle allait bien manger. Ravie que chacun se soit fait beau. Ravie de savoir qu’elle allait voir le sourire chez son père, sa mère, sa jumelle, son frère, sa grande sœur.
Ravie de pouvoir jouer avec les chats.
Ravie de se réchauffer près du feu.
Ravie d’être dans cette maison, au chaud alors qu’il neige dehors. Ravie de voir cette neige.
Elle était ravie.

Mais elle savait ce qu’elle aurait voulu pour Noël.
Et c’était impossible.
Bien sûr, elle savait que tous les livres, les jeux, les blagues, les photos qu’elle allaient recevoir lui ferait plaisir.
Bien sûr, elle savait qu’elle oublierait sûrement un peu le temps de cette soirée.
Mais ce qu’elle voulait vraiment, personne ne pouvait le lui offrir.

Il était 19h quand son frère arriva.
Il avait les mains vides, une chemise blanche sous une veste noire et ne s’était pas rasé. C’était lui le père Noël de la famille, avec toujours trois cadeaux pour tout le monde. Il avait pris soin de se glisser par la cheminée quelques jours auparavant, avant de devoir rendre la clé, pendant que personne n’était là, pour déposer sa montagne de cadeaux sous le sapin.

La famille réunie, son père armé de son appareil photo, sa mère de ses plus bijoux, sa jumelle de ses meilleures pitreries, sa grande sœur de ses sourires, son frère de son plaisir d’offrir et Sarah de sa bonne humeur, ils s’installèrent dans le salon attenant à la véranda, versèrent le champagne et trinquèrent à un joyeux Noël en famille, le dernier dans cette maison.

Et le rituel de leur Noël commença.
Chez Sarah, pas de Jésus, pas de crèche. Chez Sarah, pas de religion. Chez Sarah, seulement la famille et le bonheur d’être ensemble.
Depuis que tous les enfants étaient partis, il était difficile pour eux de se retrouver juste à six. « A nous six, et joyeux Noël ! »
À vrai dire, pour Sarah, être dans cette maison une dernière fois, juste tous les six, était déjà un superbe cadeau.

Chacun bu sa gorgée de champagne après avoir entendu toutes les coupes se cogner légèrement, sans se croiser et en se regardant dans les yeux, la distribution de cadeaux commença.

Le frère de Sarah et Sarah elle-même étaient les elfes du Père Noël cette année. Le père de Sarah mitraillant de photos, demandant à qui recevait d’attendre avant de déchirer le papier pour qu’il prenne la photo parfaite, parfois simplement prenant les photos au naturel.

La frère de Sarah prenait un paquet sous le sapin, le donnait chaleureusement à son destinataire et on n’ouvrait pas d’autres paquets avant que celui-ci ne soit ouvert et que l’accolade chaleureuse et les baisers de remerciements soient effectués.
Au tour de Sarah de choisir un paquet.
Et ainsi de suite pendant plus d’une heure.

Cette année, ils avaient fait tous fait un pari : combien de paquets y a-t-il sous le sapin ?
Tout le monde avait déposé ces paquets la veille au soir.
Le sol n’avait encore jamais été aussi noir de paquets de toutes les couleurs, plein d’étoiles, de bonshommes de neige, de rouge, de vert, de pères noël rouges et de guirlande dorée.
Papa avait dit : 54.
Mais le frère de Sarah avait surenchéri pour 66.
Maman n’avait pas visé aussi et s’était arrêtée à 50.
Sarah et ses sœurs, elles, étaient toutes d’accord sur 60.

Personne ne gagna.
Il y avait 72 paquets sous le sapin.

Bien sûr, Sarah aimait recevoir des cadeaux comme tout le monde, mais ce qu’elle aimait le plus à Noël, c’était le partage.
Le sourire et l’étonnement de sa jumelle quand elle vit qu’elle avait reçu une nuit gratuite dans un palace parisien, à partager avec son petit ami.
Les yeux de sa mère briller à chaque fois qu’elle voyait un de ses enfants sourire, surtout lorsqu’elle voyait ses quatre enfants s’embrasser et s’aimer sans ne jamais se détester.
Le flash de l’appareil photo de son père.
L’originalité de sa grande sœur qui sans avoir beaucoup d’argent trouvait toujours des cadeaux exceptionnels.
L’excentricité de son frère qui lui, n’hésitait pas à casser sa tirelire pour faire plaisir à tous et plus d’une fois.

Et puis bien sûr, après les cadeaux, le champagne et les cacahuètes, le repas de Noël.
Exceptionnellement, c’était sa grande sœur qui avait tout préparé. Elle était fine cuisinière et artiste. Ce qui se mariait très bien et donnait un goût coloré à la table dressée spécialement avec les plus belles assiettes et les plus beaux couverts.

Au son de leurs rires, à la lumière de la guirlande qui clignote, en compagnie des chats qui leur tournaient autour pour manger un bout de dinde ou de chocolat, la famille de Sarah passait un merveilleux Noël.

Sarah avait oublié le temps de cette soirée qu’elle ne pouvait pas avoir ce dont elle avait le plus envie, et le plus besoin.
Ses frères et sœurs étaient bien sûr au courant.
Ils savaient eux, qu’elle était amoureuse d’un homme avec qui elle ne pouvait pas être.

Mais ils ne comprenaient pas pourquoi, et Sarah était elle aussi incapable de l’expliquer, pourquoi lui refusait de braver cet obstacle.

Leur amour était impossible mais il n’était pas marié, n’avait pas d’enfant, habitait la ville d’à côté. Leur amour était impossible mais elle passait plusieurs nuits chez lui, dans ses bras, à recevoir ses douces caresses et ses baisers tendres.
Leur amour était impossible mais elle allait souvent dîner avec lui, partageait des films, des livres et des grandes discussions avec lui.

Dans les faits, leur amour était là. Et il lui rendait.
Elle ne savait pas pourquoi il ne voulait pas.
Elle le savait mais ne le comprenait pas et ne l’expliquait pas.

« Sarah ? »
Elle sursauta.

Tout le monde s’était levé pour débarrasser la table afin de passer au dessert. Le dessert, le moment préféré de Sarah, même si elle avait déjà le ventre plein.
Elle était plongée dans ses pensées et n’avait même pas remarqué que ce moment précieux à ses papilles arrivait.

Elle se leva pour aider, un petit sourire gêné en direction de sa jumelle qui savait très bien à quoi elle pensait.

Finalement, le dessert lui fit se replonger de plus belles dans les souvenirs des nombreuses fois où elle s’était retrouvée au restaurant avec lui, croquant avec délice dans un dessert, se laissant transporter par son regard plein de tendresse.
Elle savait qu’il aimait la regarder manger ses desserts. Elle savait que c’était ainsi qu’il la trouvait la plus adorable.
Elle savait qu’il avait envie de la croquer quand elle croquait dans ses profiteroles en chocolat.

La jumelle se Sarah lui fit un coup de coude et lui murmura « arrête ! »
Sarah se contenta de répondre par un sourire et effectivement, d’oublier.

Elle croqua dans la bûche en chocolat sans penser à lui.
Elle continua de rire aux blagues de son père et de profiter de ce doux moment en famille.
Elle en profita pour voler une ou deux truffes en chocolat une fois que tous les estomacs étaient remplis, les tasses de thé vidées et que chacun s’était éparpillé aux quatre coins de la maison.
Son père travaillait déjà toutes les photos sur son ordinateur.
Sa mère commençait, elle à ranger.
Ses deux sœurs étaient devant la télé, en train de regarder un film qui avait été offert.
Son frère s’attelait à comprendre comment fonctionnait un des cadeaux qu’il avait reçu.

Sarah décida d’aider sa mère.

Elle était dans la cuisine, au milieu d’un tas d’assiettes, de verres et de couverts.

Elle attrapa une truffe en chocolat et décidé de boire un dernier verre de champagne quand elle vit qu’il en restait encore un peu dans la bouteille.
Elle ne buvait jamais mais adorait le champagne et avait envie de se faire plaisir jusqu’au bout.

Sa grande sœur avait mis de la musique sur la chaîne familiale et même si tout le monde était dans son coin et que le feu s’était éteint il y avait encore une grande sensation de vie et de chaleur dans la maison.

Elle était encore dans la cuisine, debout, dans ses pensées, sa coupe de champagne à la main quand la musique s’arrêta et qu’elle entendit sa mère l’appeler.

Elle reprit ses pensées et se dirigea vers le son de la voix de sa mère.
Elle passa à côté de la table où il ne restait plus que les bougies et les tasses de thé, afin que les chats ne volent pas un bout de dinde ou de foie gras, et dû également marcher au travers d’un cimetière de papier cadeau.

Elle s’arrêta d’un seul coup, senti sa coupe de champagne lui glisser des mains et entendit le bruit du verre se casser à ses pieds.

Que faisait-il là ?
Elle ne savait pas si elle devait se jeter dans ses bras ou avoir peur.

Elle chercha sa jumelle des yeux pour lui demander des explications.
Elle regarda furtivement en direction de ses parents. Etaient-ils fâchés, surpris, souriant ?
Sarah était resté immobile et n’avait pas fait attention aux chats qui avaient rappliqués pour lécher le champagne qui pétillait encore un peu sur le sol.
Elle avait une tonne de questions à poser à tout le monde et elle ne savait pas quoi dire, pas quoi faire.

Elle avait bien vu que ses frères et sœurs étaient tous les trois dans le même coin, un peu reculés et regardaient la scène avec attention.
Elle voyait que ses parents étaient là, à côté de lui.
Mais elle n’arrivait pas à lire sur leurs visages.

Comme elle ne bougeait pas et ne parlait pas, elle le vit se rapprocher d’elle.
Il était là, juste devant elle, dans sa maison familiale, à côté de toute sa famille.
Il lui prit le visage entre les mains et elle se sentit fondre.
Il lui dit « tu es belle » et elle entendait « j’adore te voir en jupe ». Effectivement, pour l’occasion elle s’était faite spécialement belle et avait enfilé une jupe avec des chaussures à talons, ainsi qu’un petit haut noir que sa mère lui avait offert pour le noël précédent.

Elle le regarda avec des yeux interrogateurs.
« Mais… qu’est ce que tu fais là ? » marmonna-t-elle.

Pour simple réponse, il déposa un doux baiser sur ses lèvres.
Elle senti sa langue chercher la sienne discrètement et ses bras la serrer contre lui.

Elle ouvrit les yeux pour regarder ses parents.
Elle crue les voir se serrer l’un contre l’autre, souriant.

Il lui dit « joyeux Noël ».

Est ce que ça voulait dire qu’il avait changé d’avis ? avait-il tout dit lui-même à ses parents ? Les avait-il appelés ? Voulait-il faire de leur amour impossible une réelle relation ?
Etait-il d’accord pour construire avec elle ?
Qui l’avait fait venir jusqu’ici ? Que pensaient ses parents ? Ses frères et sœurs étaient-ils dans le coup ?

Elle ne pouvait cesser de se poser toutes ces questions. Des questions qui fusaient dans sa tête tellement vite qu’elle n’avait pas le temps de les poser.
Elle était resté dans ses bras un instant et senti le chat se frotter doucement contre sa jambe, comme si lui aussi voulait participer à ce doux moment de tendresse, être là pour le plus cadeau de Noël.

Il miaula, de plus en plus fort.
Elle se dit que peut-être le champagne lui avait monté à la tête.

Elle savoura ce moment en fermant les yeux.
Mais le chat continuait de miauler, de plus en plus belle et de se frotter contre sa jambe.

Elle ouvrit les yeux.
Elle était allongée dans son lit d’adolescente, dans la chambre au 3è étage de la maison.
Le chat était sur son lit, réclamant à manger.

par Sarah publié dans : Rêves
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