Vendredi 3 août 2007
HOMMAGE A MA TROISIEME GRAND MERE

Annette était une femme extraordinaire qui respirait la littérature sur un fond de Bach et dont les cheveux argentés rendaient jalouse ma Mamy.

Mamy et Annette étaient amies depuis des années et se sont toujours vous voyées. Elles ont quitté ce monde à 4 mois d’intervalle.
Annette a appris à Mamy à dire des gros mots.
Parce que Annette était simple.

Elle s’est baignée tout habillée dans le Lac Léman. Peu importe qu’elle n’ait pas emporté son maillot de bain, elle voulait goûter à l’eau du lac. Le soleil se soucierait bien de la sécher.

Elle se perdait sans cesse lorsqu’elle conduisait dans Paris. Mais elle faisait tous les ans le trajet Paris – Thollon-les-Mémises sans ne jamais se tromper.

Elle a passé une soirée à rire à gorge déployée avec Mamy sur le balcon de l’appartement à Thollon car elle ne trouvait pas la réponse « Platon » malgré les 20 indices de la carte de jeu. Même un simple banquet ne pu lui faire lire ce qu’il y avait sur le bout de sa langue.

Je dois un hommage à Annette parce qu’avec toute sa simplicité, toute sa générosité, malgré les cigarettes qu’elle a fumées pendant, presque, toute sa vie, et malgré ses vêtements que je trouvais affreux, Annette était ma troisième grand-mère.
Ma troisième grand-mère sans qui je n’aurai jamais écrit.
Annette, c’est grâce à toi si j’écris.
Et pour cette simple raison, je te dois hommage.

J’aimais tendrement Annette et ça m’a déchiré le cœur de devoir répondre « non » à la question « êtes-vous de la famille » à la cérémonie de son enterrement.
Pas de la famille, pas de place privilégiée.
Alors qu’elle a toujours eu une place privilégiée dans mon cœur.

Annette a toujours été là, avec ces 5 enfants. Je n’en ai jamais connu que quatre. Marion est décédée avant que je sois née. À quelques jours de la mort de Papy. C’est la perte d’être cher qui a rapprochés Mamy et Annette.
Annette a toujours eu ses 5 enfants mais jusqu’à très tard, pour moi, elle les avait eu par l’opération du saint esprit car aucun homme n’était jamais présent dans sa vie. Et dans mon esprit de petite fille, ça ne me posait aucun problème.
C’était presque normal. Mamy n’avait pas de mari, il était mort. Grand-mère non plus, ils étaient séparés.

Annette a eu une vie difficile je crois, entre la guerre et la mort Marion.
Et Annette a toujours ri et souri.
Avec Annette, on se marrait.

Mais si je dois tout à Annette aujourd’hui c’est grâce à son amour pour les livres.

Un jour, je lui ai demandé de me faire une liste des livres à lire. Elle a fait cette liste sur trois post-it que j’ai gardée pendant près de 10 ans, sans n’en lire aucun car ce n’était en réalité que des classiques.
Je me souviens seulement qu’il y avait « les Thibault » de Roger Martin du Gard. Je crois que je vais m’y essayer, juste pour pouvoir sentir un peu d’Annette entre les pages.

Quelques jours après le fou rire du balcon à Thollon, alors que j’avais 13 ans seulement, nous étions dans une petite librairie sur les bords du Lac Léman quand Annette m’a dit : « Tiens, toi qui aimes lire, tu devrais lire ça ».
Je n’ai pas réfléchi. Sans en être consciente, déjà à l’époque quand quelqu’un que je savais avoir un goût particulier pour les livres me conseillait, je lisais.

Elle m’a acheté ce petit livre de poche dont les pages sont aujourd’hui un peu cornées à force d’avoir été lu.

J’ai dû passer un jour ou deux dans la chambre de Thollon, à lire.
J’ai lu et voilà, j’ai eu envie d’écrire.

Grâce à Annette qui m’a fait découvrir Anne Frank.
Sans Annette, j’aurai probablement lu le journal d’Anne Frank, mais jamais dans ces conditions, jamais à cet âge-là, jamais à ce moment-là.
Un âge où l’on s’identifie au héros, surtout quand elle a le même âge.
Et puis il y avait le cadre.
À Thollon, la vue depuis l’appartement est… sublime, tout simplement. Pour moi, cette vue, c’est ma source d’inspiration à vie.
Une vue pleine de l’eau du Lac, eau de source, eau de vie.
Une vue pleine des montagnes helvétiques, source d’imagination d’aventures de gamins.
Une vue pleine de couchers de soleil, source de rêves et de romances.
Une vue pleine de souvenirs.

Cet appartement, Thollon, j’y suis allée enfant avec mes parents, adolescente avec mes grands-mères, et étudiante avec mes amis.

Et à chaque fois, la vue m’en a coupé le souffle.
À chaque fois, j’avais envie de rester là, planté sur le balcon, laissant le vent me nourrir et l’humidité apaiser ma soif, ignorant les autres autour de moi. Je voulais simplement rester là, sur le balcon.
Je voulais voir, ne pas rater une miette, me souvenir de chaque détail de cette peinture vivante pour pouvoir toujours la voir, simplement en fermant les yeux.

Au début, c’était facile. À 13 ans, j’étais persuadée que j’allais y revenir jusqu’à mes 18 ans, tous les étés. Ça avait fait rire Annette.

Et puis Annette est décédée des suites d’un cancer.
Et je ne fais pas partie de la famille. Je n’étais pas la seule à aimer cet appartement.
Je ne sais pas s’il fait encore partie de la famille d’Annette ou s’ils l’ont revendu.

Mais ils ne pourront jamais vendre mes souvenirs.
Entre les jeux d’Indix, de Yam et de jeux de cartes, entre les diverses lectures, entre les drôleries des petits-enfants d’Annette qui avaient entre 3 et 10 ans, je n’ai que de bons souvenirs sous cette vue tellement… magique.
Cette année-là, c’était une de premières fois que je revenais à Thollon.
C’est à 13 ans que j’ai découvert pour la première fois la vue, le bonheur du vent en haut de la montagne d’où la vue est d’autant plus impressionnante.
Ce n’était qu’une vue. Ça aurait pu être un tableau accroché sur un mur. Mais c’était vivant. Et selon l’humeur du ciel, c’était différent. Les couleurs n’étaient pas les mêmes, la température de l’air non plus, et mes yeux s’abreuvaient de tout ce qu’ils pouvaient voir de ce que je considère Beau.
En haut de la montagne, je voulais à la fois courir de bonheur et me laisser aller là, à rêver d’hommes et de belles lectures, restant à jamais à simplement regarder le lac et les montagnes suisses.

Annette trouvait que j’étais poète. Poète en herbe.
C’est probablement la seule fois de ma vie qu’on m’a qualifié ainsi. Et j’ai aimé ça. Particulièrement.

Et après avoir lu Anne Frank, je savais que moi aussi, je voulais écrire. Simplement pour pouvoir exprimer ce que je ressentais.
Ecrire était devenu ma manière à moi de peindre ce que j’avais sous les yeux.

Mais je ne l’ai jamais fait, persuadée que cette vue si particulière à mes yeux ne se déroberait jamais.

Quand j’ai compris que je n’y retournerai pas tous les ans, j’ai pris des photos.
Quand je les regarde aujourd’hui, j’ai envie de les jeter car elles n’ont rien à voir à ce que je vois quand je ferme les yeux. Et quand je les regarde aujourd’hui, je ne ressens rien de ce que j’ai pu ressentir sur ce balcon, et sur cette montagne.

Moi, si j’avais pu enterrer Annette, je l’aurai enterrée à Thollon, avec Bach qui ne cesserait de jouer sa musique qu’elle aimait tant, et avec une tonne de livres pour qu’elle n’ait jamais à relire le même livre pour l’éternité.
Je l’aurai enterré de manière à ce qu’elle puisse voir ce qui a donné vie à ma plume.
Et je l’aurai enterrée avec Mamy. Même si Mamy voulait Papy et que Annette voulait Marion. Parce que pour moi, Mamy et Annette sont mes grands-mères.
Et même si Annette n'est pas ma grand-mère de sang, c'est ma troisième grand-mère.
Et pour les faire vivre à nouveau, je devrais les écrire. Les écrire telles que je les ai connues, prêtes toutes les deux à entrer entièrement vêtue dans une piscine, faisant ainsi rire leurs petits-enfants.

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par Sarah publié dans : Souvenirs
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Vendredi 3 août 2007

Avec mes deux amies hier, nous sommes allées prendre un thé chez Ladurée, quelque part en 1870.

Lorsque nous sommes entrées dans ce salon de thé, un des tout premiers de la sorte, j’ai senti que nous étions ailleurs.
L’ambiance était feutrée, les tables en marbres, les clients discrets, les patrons attentifs.

Au fond du magasin, nous avons pu apercevoir une longue file d’attente de personnes venues de tous les continents et de toutes les époques attendrent patiemment leur tour face à une vitrine alléchante de pâtisseries.

Une jeune femme, souriante et habillée à la mode des années 1870 nous invita à prendre place à une table en rebord de fenêtre.
C’était très étrange.
Nous étions toutes les trois, en robe et bottines, ayant laissé nos chapeaux au vestiaire. Trois femmes sans hommes, trois femmes hors du temps, venues passer du bon temps ensemble dans ce salon de thé à la mode.
Lorsque nous regardions au travers de la fenêtre, l’avenue des Champs Elysées s’érigeait devant nous. Elle était pleine de touristes avec des appareils photos numériques, pleine de jeunes hommes et femmes légèrement vêtus criant dans leur téléphone portable, pleine de voitures polluant l’atmosphère et ne s’arrêtant pas toujours au feu rouge.
Et nous, nous étions là toutes les trois, chez Ladurée en 1870.

Un jeune homme timide vînt nous amener la carte.
La carte était un livre en réalité.

L’introduction nous expliquait comment Ladurée était devenu ce salon à la mode. À vrai dire, Ladurée n’était qu’une petite boulangerie il y a à peine 8 ans, en 1862, située au 16, rue Royale. Et seulement l’année prochaine, en 1871, alors qu’Haussman donnera un nouveau visage à Paris, un incendie permettra de transformer cette boulangerie en pâtisserie.
Le décor de cette dernière sera confiée à un certain Jules Cheret, qui s’inspirera des techniques que l’on peut voir à la chapelle Sixtine ou à l’Opéra Garnier.
C’est sûrement pour ça que l’ambiance chez Ladurée donne cette impression d’être dans un endroit mythique et religieux où absolument tout peut s’y jouer et s’y chanter.
Et j’apprends avec plaisir que c’est une femme, fille d’hôtelier, qui va faire naître le salon de thé.
En effet, les cafés parisiens sont devenus à la mode au début du siècle et cette jeune Jeanne Souchard décida de mélanger les genres : café et pâtisserie.
Ce qui nous permet d’être là, mes deux amies et moi. Le salon de thé est ouvert aux femmes.
Sans cela, nous serions probablement restée dehors, en jean et basket, s’arrêtant chez Häägen-Dazs déguster une glace.
Pourtant, nous avons beau être en 1870 chez Ladurée, cette maison située au 75 de l’avenue des Champs Elysées ne sera ouverte qu’en 1997. Il faudra attendre plus de 100 ans pour que des jeunes Parisiennes se retrouvent à voyager dans le temps.

La suite du livre nous offre le petit-déjeuner. Il est 16h mais le brunch nous tente.
Nous passons cependant le chemin, de peur de choquer ces messieurs qui fument le cigare et nous regardent d’un œil malhabile, quelques tables plus loin.
Nous voilà enfin au vif du sujet : mille feuilles en tout genre, plaisir sucré, dacquoises au praliné, au chocolat, à la nougatine, meringue et sorbets.
Suivis d’une page entière des thés du monde entier, dont les saveurs sont aussi exquises à mes yeux que celle du dernier roman de Yasmina Khadra.

Mon amie Salma prend un lait chaud, mon amie Caroline prend un café, chose que les femmes font peu à cette époque, mais elle s’en moque. Elle est en avance sur son temps. Je me décide pour un thé de Chine, mon préféré.
Et comme nous ne savons que choisir comme pâtisserie et que notre repas quelques mètres plus haut sur l’avenue nous a déjà bien rempli l’estomac, nous manquons à faire défaillir le serveur timide lorsque nous commandons une pâtisserie et trois cuillers.

Cela nous fait bien rire.
Apparemment, il passe trop de temps dans cette maison pour se rendre compte que dehors, nous sommes en 2007.

D’ailleurs, j’ai très envie de découvrir plus que ce que Ladurée peut offrir à mes papilles et je m’offre un petit tour privé de la maison en me rendant aux toilettes.

Je dois aller à l’étage.
Dans les escaliers je croise deux femmes d’âge mur. L’une tient le bras de l’autre afin qu’elle ne glisse pas, sur ces escaliers de moquette. Elles se vous voient et s’appellent « chère amie ». Je souris en pensant à ma grand-mère qui n’était même pas née, en cette fin de XIXè siècle.
Le patron leur souhaite un très bon retour.
Il est poli, souriant, très propre et prend soin de ses meilleurs clients, les seuls qui ont l’accès au premier étage.

Les petites gens comme moi, jeune fille qui ose sortir avec ses amies sans chaperon, n’ont accès à l’étage que pour se rendre aux commodités.
Je jette tout de même un œil furtif à la salle presque vide, ornée de tables dont les nappes reluisent de blancheur, au milieu du silence que le double vitrage nous permet d’oublier le bruit incessant des voitures qui montent et descendent les Champs Elysées au rythme des feux tricolores.

Il me semble y apercevoir un conte, ou du moins quelqu’un de connu. Mais le regard désapprobateur du patron et son geste de la tête m’indiquant avec mépris que les commodités se trouvent de l’autre côté empêchent ma curiosité d’avancer plus dans cette partie de la maison.

Je suis alors ce couloir qui me paraît infini.
La moquette semble être la même à mes pieds et sur les murs. J’ai l’impression d’entendre le bois craquer à chaque pas que je fais.
Des tableaux ornent les murs de part et d’autres du couloir, représentant parfois des scènes qui ne se sont pas encore passées, puisque nous ne sommes qu’en 1870.

J’entends une porte claquer et ça me fait sursauter. J’arrive enfin au bout du couloir où, dans une espèce de vestibule, se trouvent les commodités hommes et les commodités femmes.
Je manque de me tromper car sur la porte en bois à ma droite, se trouve une gravure d’un inconnu aux cheveux longs et frisés, dont on ne peut voir que le profil.
Cet homme de la fin du XIXè siècle ressemble à une femme.
Il n’y a personne. J’entre. Le lavabo est en bois, c’est petit.

Je ressors et sur la porte qui se trouvait sur ma gauche se trouve la même gravure. Mais les femmes étaient mieux représentées à l’époque car je peux constater qu’il s’agit bien d’une femme, et non d’un homme.
Deux femmes sont à l’intérieur. L’une se lave les mains, et l’autre attend, poliment qu’elle ait terminé.
Il n’y a pas un bruit, pas de musique à part celle de l’eau qui coule de son robinet d’or. Aucune femme ne parle, comme si se retrouver en même temps dans cet endroit était une honte.
Toutes les portes sont en bois mais l’ambiance est rose. Aucun doute, il s’agit bien des toilettes des femmes.
De plus, lorsque j’entre dans le cabinet, j’ai l’impression de voir le couloir de l’appartement rue Copernic où mon père a appris à faire du vélo, lorsqu’il était enfant.

Cette maison ressemble à un château.

Alors que je me lave les mains à mon tour, sans faire de bruit, sans frôler ou croiser le regard d’une autre femme, je scrute attentivement le décor et voilà cette femme rousse aux cheveux très courts qui se repoudre le nez alors qu’une autre, blonde et qui me paraît être Américaine essaie vainement d’enlever une tâche de ketchup de son tee-shirt.

Voilà ce que c’est d’être dans les toilettes d’un château de 1870 en 2007.

Lorsque je descends, mes amies attendent toujours que les boissons soient servies. Je leur relate mon expérience inouïe à l’étage et Caroline se promet d’aller voir par elle-même un peu plus tard.

Nous discutons comme à notre habitude. Nous parlons des dernières peintures vues au Louvre et je promets à mon amie Salma que nous irons voir l’exposition dont elle me parle avant qu’elle ne prenne le bateau pour rejoindre les Indes.
Je leur raconte également aussi doucement que possible pour que les hommes aux cigares ne m’entendent pas que j’ai rendez-vous seulement quelques minutes plus tard avec un jeune homme qui me fait la cour.
On va se promener au Jardin des Tuileries.

J’ai très peur, leur dis-je, mais j’ai encore plus peur de ne pas être à l’heure car nous ne sommes toujours pas servies.
Après quelques minutes d’impatience et des fous rires que nous ne pûmes retenir, arriva enfin le lait chaud, le café et le thé.
Seulement quelques instants plus tard trôna en plein milieu de notre nappe très blanche un carré au chocolat très noir, et trois cuillers brillante d’argenterie posées à côté.

Nous ne prîmes malheureusement pas le temps nécessaire de déguster car il me fallait rejoindre ce jeune homme et je ne voulais pas le faire attendre.

Nous avons donc payé, ravie d’avoir découvert cette maison et cette époque.

Et nous sommes sorties sur l’avenue, pleine de monde, pleine de touristes et pleine de voitures, avenue qui n’est pas aussi belle qu’on le dit aujourd’hui.
Une fois dehors, nous étions de retour en 2007, énervées et déçues par l’attente que nous avons dû subir et je suis partie en courant leur promettant que je les appellerai le lendemain pour tout leur raconter.

Je me suis retrouvée à 17h précise au pied de Charles de Gaulle qui, me dis-je, est né seulement 20 ans plus tard, en 1890.
par Sarah publié dans : En dehors de tout
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